Ceux qui nous ont quittés
Faculté de médecine de Nancy : 1872-2026
PREFACE D'ANDRE ROSSINOT ET HERVE VESPIGNANY
L'histoire de l'humanité est jalonnée de femmes et d'hommes dont les noms ont traversé les siècles. De génération en génération, ces grandes figures se sont éteintes, témoignant du passage inexorable du temps. Chaque époque voit disparaître ceux qui l'ont construite. Les survivants deviennent alors les derniers témoins d'un monde révolu, les gardiens d'une mémoire vivante reliant le passé au présent. À mesure que les décennies s'écoulent, les voix de ceux qui ont connu ces personnalités se font de plus en plus rares.
Dans cette perspective historique, médecin ORL ayant débuté ses études de médecine en 1955, enseignant d'anatomie, avant d'assurer mes fonctions électives locales et nationales, j'ai connu plus de la moitié des professeurs de la Faculté de Médecine de Nancy dont la biographie, depuis 1872 est colligée, documentée, dans ce remarquable ouvrage conçu par Bernard Legras. Mon témoignage s'inscrit dans la continuité de cette mémoire, rappelant que si les grandes figures s'éteignent, leur héritage demeure à travers l'histoire et ceux qui en transmettent le souvenir.
L'histoire de la Faculté de médecine de Nancy plonge ses racines bien au-delà de l'année 1872. Elle s'inscrit dans une tradition universitaire lorraine qui remonte à 1572 , date à laquelle le duc Charles III fonda, à Pont-à-Mousson, une université confiée à la Compagnie de Jésus. Rapidement reconnue parmi les grands centres intellectuels d'Europe, cette université attira des étudiants venus de tout le Saint-Empire romain germanique, du royaume de France et des Pays-Bas. La célèbre et quelque peu oubliée Lotharingie. On y enseignait la médecine, la philosophie, le droit et la théologie, dans un climat où se mêlaient érudition, foi et ouverture aux savoirs nouveaux. Le premier professeur doyen de médecine, Charles Le Pois, médecin attitré du Duc Charles III, est le premier à faire de l'hystérie une maladie d'origine cérébrale et non utérine après avoir présenté sa thèse sur les convulsions dans un ouvrage plusieurs fois réédité dans toute l'Europe jusqu'en 1768. Ses travaux seront repris par les anglais Thomas Willis, Thomas Sydenham, prélude des conceptions futures de l'école de neurologie de Nancy avec Hippolyte Bernheim et Ambroise-Auguste Liébeault, s'opposant fortement, après le passage de Freud à Nancy, à l'école de la Salpêtrière de Jean-Martin Charcot. Les neurosciences actuelles, en particulier de Nancy, ont donné raison à l'école de Bernheim.
Deux cents ans plus tard en 1752, le roi Stanislas Leszczynski fonde le Collège royal de médecine et de chirurgie sur la nouvelle place royale, l'actuelle place Stanislas, dans le bâtiment qui abrite aujourd'hui le musée des Beaux-Arts de Nancy. Après la Révolution française, les anciennes facultés disparaissent avant qu'un nouvel enseignement supérieur ne se reconstruise progressivement à Nancy au cours du XIX? siècle.
En 1872 , à la suite de la guerre franco-prussienne et de l'annexion de l'Alsace-Moselle, la Faculté de médecine de Strasbourg est transférée à Nancy. Né d'une tragédie nationale, ce transfèrement constitue paradoxalement le point de départ d'un essor scientifique exceptionnel qui allait faire de Nancy l'un des plus prestigieux centres médicaux d'Europe. Nancy devient « la première vitrine de la France de l'EST face à l'Empire Germain ».
Nancy accueille simultanément des universitaires, des médecins et scientifiques, des artistes, industriels et intellectuels lorrains, des «optants » refusant l'annexion allemande. De ce brassage naissent deux grandes créations nancéiennes : la nouvelle Faculté de médecine (1872) avec le Doyen Stoltz ; l'École de Nancy (1901), autour d'Émile Gallé, les frères Auguste et Antonin Daum, Louis Majorelle. . Ces deux institutions reposent sur les mêmes valeurs.
Depuis cette date fondatrice, plusieurs centaines de professeurs se sont succédé dans les amphithéâtres, les laboratoires et les services hospitaliers. Bernard Legras ajoute, à juste titre, les nombreux médecins non agrégés qui ont dirigé des services et laboratoires. Tous ont participé, à des degrés divers, à une même ambition : transmettre le savoir, faire progresser la science médicale, soigner les malades et former les générations futures de médecins. Certains ont laissé une empreinte mondiale par leurs découvertes ; d'autres, plus discrets, ont assuré avec la même exigence la continuité d'une tradition universitaire fondée sur la rigueur, l'humanisme et l'innovation.
Une analyse prosopographique des professeurs décédés de la Faculté de médecine de Nancy depuis 1872 fait apparaître un fil conducteur beaucoup plus profond qu'une simple succession de carrières : s ervi la médecine en faisant de Nancy une terre de transmission.
Cette émulation est conjointe au développement de l'Art Nouveau de l'Ecole de Nancy puis l'Art Déco qui défendaient l'idée d'un « art pour tous », mêlant recherche esthétique, innovation technique et utilité sociale. Emile Gallé et son école puisent l' inspiration dans le vivant : les arbres, le ginkgo biloba, arbre emblématique, les plantes, fleurs, insectes…..
Les grands professeurs de médecine de Nancy ont cultivé un idéal voisin : mettre la science au service de la société avec une vision de la médecine centrée sur l'observation du vivant, de l'homme dans son environnement et de la prévention. L'écologie avant son heure, la prévention avant la maladie, l'homme dans son écosystème. Jacques Parisot, précurseur de la santé publique, président de la première Assemblée mondiale de la Santé en 1948 en est le précurseur.
Nancy devient une ville de créateurs plus que de conservateurs. Ce qui caractérise Nancy n'est pas seulement l'excellence. C'est la création. L'École de Nancy voulait inventer une nouvelle manière de faire de l'art. Les professeurs de médecine voulaient inventer de nouvelles manières de soigner, d'enseigner et d'organiser la santé publique.
Chaque lecteur de cet ouvrage pourra suivre l'évolution de la Faculté de médecine de Nancy au fil de quatre grandes générations d'universitaires : les fondateurs (1872-1900) , qui reconstruisent un grand centre universitaire français après la guerre de 1870 ; les bâtisseurs d'écoles médicales (1900-1945) , qui font émerger de véritables écoles scientifiques et donnent à Nancy un rayonnement national ; les modernisateurs hospitaliers (1945-1970) , qui développent les spécialités modernes et consolident les liens entre la Faculté et les hôpitaux universitaires ; enfin, les universitaires du CHU (1970-2000) , qui accompagnent l'essor de la recherche biomédicale en renforçant les collaborations avec le CNRS, l'INSERM et les sciences de l'informatique .
Depuis 1872, les professeurs aujourd'hui disparus de la Faculté de médecine de Nancy ont eu en commun de transformer une faculté née de l'exil après la guerre de 1870 en une école médicale de rayonnement national, puis international, tout en transmettant leur savoir à des générations successives de médecins. La Nation lui a été reconnaissante. À l'issue de la Première Guerre mondiale, la Faculté de médecine de Nancy fut citée à l'Ordre de la Nation pour avoir poursuivi sans interruption sa mission d'enseignement et de soins, malgré la proximité immédiate du front, les bombardements et la mobilisation d'une grande partie de son personnel.
L'ouvrage exemplaire de Bernard Legras est avant tout un hommage. Il rassemble la mémoire de celles et ceux qui ont consacré leur vie à l'enseignement, à la recherche et au soin. Au-delà des biographies individuelles, il retrace l'évolution de la médecine française à travers près d'un siècle et demi d'engagement universitaire. Chaque professeur évoqué témoigne d'une époque, d'une discipline, d'une conception de la médecine et d'un héritage transmis à ses élèves.
Les contributions de ces enseignants dépassent largement le cadre de leurs publications scientifiques. Ils ont créé des laboratoires, organisé des services hospitaliers, introduit de nouvelles techniques diagnostiques et thérapeutiques, participé aux grandes réformes universitaires et contribué à l'essor du Centre hospitalier universitaire de Nancy. Beaucoup furent également des acteurs majeurs des progrès de la santé publique, de la médecine sociale, de la lutte contre les maladies infectieuses, de l'imagerie médicale, des neurosciences, de la chirurgie moderne ou encore des sciences fondamentales.
Préserver leur mémoire n'est pas seulement un devoir d'histoire ; c'est reconnaître que les avancées médicales sont toujours le fruit d'une chaîne ininterrompue de transmission. Les étudiants d'aujourd'hui marchent dans les pas de ces maîtres dont les travaux continuent souvent d'inspirer la recherche contemporaine.
Que cette œuvre permette aux lecteurs de redécouvrir les figures qui ont façonné la renommée nationale et internationale de la Faculté de médecine de Nancy, d'apprécier la richesse de leur héritage scientifique et humain, et de mesurer combien le prestige d'une institution repose avant tout sur les femmes et les hommes qui l'ont servie avec passion, intelligence et dévouement.
En rendant hommage aux professeurs disparus depuis 1872, cet ouvrage perpétue le devoir de mémoire de la communauté médicale nancéienne. Il rappelle que les grandes institutions ne vivent pas seulement de leurs bâtiments ou de leurs traditions, mais surtout de l'excellence, de la générosité et de la vision de ceux qui les ont construites. Leur souvenir demeure vivant dans les enseignements qu'ils ont légués, dans les progrès qu'ils ont rendus possibles et dans les générations de médecins qu'ils ont formées.